26.06.2008
L’eau des pâtes (un printemps indien)
Elle a encore mal égoutté l’eau des pâtes. Encore. Est-ce que je lui dis. Quand même, c’est elle qui a fait la bouffe. C’est pas compliqué. Attendre quelques secondes de plus. Mais c’est elle qui a insisté pour faire la cuisine ce soir. Et elle nous fait des pâtes, comme si on se rendait, comme si on renonçait à tout. J’aime ça mais ce n’est pas une raison pour sortir le drapeau blanc. On aurait pu sortir, à la limite. On est déjà sortis hier soir. Je lui dis quand même.- Je sais.
Et ? c’est tout. Elle ne dit rien et regarde son assiette. Elle a l’air de manger, mais ne mange pas vraiment. Tant pis je mange. Je vais aller vider un peu l’eau de mon assiette et prendre le ketchup. Ça y est. Elle n’a toujours pas bougé.
- ça va ?
- mmm
- …
- Oui ça va.
Sourire triste et fugitif, regard assiette. Fourchette vide. J’ai faim. Fourchette pleine. Fromage en prévision. Pas grave, elle va aller se coucher, dormir un peu, je vais aller la retrouver plus tard, j’aurai regardé un peu le match, elle aura dormi un peu, elle s’étirera tout du long, le long de mon corps. Mes pensées bégayent, je ressasse, je mastique en silence.
- Je vais te quitter, Guillaume.
La seule chose que j’entends c’est le tintement de la fourchette vide dans l’assiette pleine et la lumière me paraît beaucoup plus glauque. Toute la cuisine me paraît glauque, tout me paraît faux, ces pâtes ne sont pas cuites, elles sont déjà froides, je n’ai plus faim. C’est tout l’appartement que j’ai envie de quitter.
Et ce sel bon marché sur la table me paraît être une insulte. Mon poing se serre mais les couverts ne sont plus en fer blanc. J’avale la dernière gorgée, ça coince.
- Guillaume…
Elle fait un geste, son corps entier fait un geste vers ma main et moi mais tout le monde se ravise. J’ai envie de pleurer et mon estomac ne réclame plus rien. Je n’ai pas encore envie de boire. Après tout, ce sont juste quelques paroles.
- Qu’est ce que tu veux dire ?
Et puis plus calmement, sereinement, sous l’implacable poids de la résolution prise il y a des mois, elle me dit :
- Je te quitte, Guillaume.
Elle détache bien chaque syllabe et c’est aussi insultant que tous ces objets de la vie quotidienne étalés là, à la vue du premier quidam. Je voudrais ne rien dire et continuer à manger mais je ne peux pas. Je peux me contrôler, mais je sais bien que tôt ou tard, je vais lui poser toutes les questions habituelles. L’indifférence ne se joue pas. Elle ne se donne pas en spectacle. Que faire d’autre à part la décevoir encore plus, que faire d’autre à part creuser sa tombe, se débattre. Ne rien faire, ne rien dire et aller se saouler, la belle histoire. Elle me regarde et je lis dans ses yeux, ses beaux yeux bleus qu’elle sait très bien à quoi je pense. J’étais sur un Boulevard, et j’avais le mauvais rôle ; Je ne vois que des impasses.
Elle connaît ma main, toutes les cartes. Et le croupier n’est pas là, dans cette cuisine il n’y a que nous deux, moi assis comme un con et elle en train de creuser ma tombe avec les yeux.
Elle n’a jamais su cuisiner les pâtes.
16:14 Publié dans Réalité fictionnelle | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : barilla